Vers une théorie de la schyzophrénie
Texte élaboré par G. Bateson, D. D. Jackson, J. Haley et J. H. Weakland. Publié dans Behavioral Science, vol. I, n° 4, 1956.
Publication française dans Gregory Bateson. Vers une écologie de l’esprit. Ed du Seuil 1980
La schizophrénie – sa nature, son étiologie et la thérapie spécifique qu’elle requiert – demeure une des maladies mentales les plus embarrassantes. La théorie de la schizophrénie que nous exposons ici est fondée sur l’analyse de la communication et, plus particulièrement, sur la Théorie des types logiques. Cette théorie, ainsi que l’observation du comportement des schizophrènes, nous a permis de décrire une situation tout à fait particulière, que nous avons appelée double contrainte (double bind), et d’étudier les conditions qui la rendent possible: quoi que fasse un individu pris dans cette situation, « il ne peut pas être gagnant » . Nous avançons l’hypothèse qu’un individu prisonnier de la double contrainte peut développer des symptômes de schizophrénie. Nous étudions enfin pourquoi et comment la double contrainte peut apparaître dans une situation familiale, et présentons des exemples tirés de données expérimentales et cliniques.
Nous rapportons ici les résultats d’un projet de recherches qui expose et met en pratique une conception systématique de la nature, de l’étiologie et de la thérapie de la schizophrénie. Nos recherches dans cette direction sont parties de l’examen d’un vaste corpus de données et d’idées; nous y avons tous contribué, chacun selon sa compétence spécifique, en anthropologie, en analyse de la communication, en psychothérapie, en psychiatrie et en psychanalyse. Au terme de cet examen, nous sommes parvenus à nous mettre d’accord sur les grandes lignes d’une théorie communicationnelle de l’origine et de la nature de la schizophrénie. Le texte qui suit n’est qu’un aperçu préliminaire d’une recherche qui ne fait que commencer.
Point de départ : la théorie de la communication
Notre approche est essentiellement fondée sur cette partie de la théorie de la communication que Russell a nommée Théorie des types logiques. La thèse centrale de cette théorie consiste à dire qu’il existe une discontinuité entre la classe et ses membres: la classe ne peut pas être membre d’elle-même, pas plus qu’un de ses membres ne peut être la classe, et ce parce que le terme utilisé pour la classe ne se situe pas au même niveau d’abstraction que celui qu’on utilise pour ses membres. Autrement dit, il appartient à un autre type logique. Bien qu’en logique formelle on tente de maintenir cette discontinuité entre classe et membres, nous cherchons ici à démontrer que, en ce qui concerne la psychologie des communications effectives, cette discontinuité est constamment et nécessairement battue en brèche, et que nous devons, a priori, nous attendre au surgissement de manifestations pathologiques dans l’organisme humain lorsque certains modèles formels d’une telle rupture logique interviennent dans la communication entre mère et enfant 2. Nous montrerons plus loin que ces manifestations, dans leur forme extrême, s’accompagnent de symptômes dont les traits formels sont tels que nous pouvons, d’un point de vue pathologique, les qualifier de schizophréniques. La manière dont les êtres humains agencent une communication impliquant une multiplicité de types logiques, sera illustrée par des exemples tirés des domaines suivants.- L’utilisation, dans la communication humaine, de différentes modalités de communications: par exemple le jeu, le non-jeu, l’imagination, le sacrement, la métaphore, etc. Même chez les mammifères inférieurs, on remarque des échanges de signaux qui permettent de reconnaître certains comportements signifiants tels que » jeu « , etc. Ces signaux sont évidemment d’un type logique supérieur à celui des messages qu’ils classent. Chez les humains, la formalisation et la classification des messages et des actions signifiantes atteint une grande complexité avec, en outre, cette particularité que le vocabulaire qui peut exprimer des distinctions si importantes est pourtant très peu étendu; si bien que, pour la communication de ces informations hautement abstraites et d’une importance vitale, il faut recourir à des moyens non verbaux: attitudes, gestes, expressions du visage, intonations, ainsi qu’au contexte.
- L’humour, en tant que méthode d’exploration des thèmes implicites de la pensée et des relations humaines, utilise des messages impliquant la condensation de plusieurs types logiques ou modalités de communication. I1 y a découverte, par exemple, lorsqu’il devient manifeste qu’un message n’était pas seulement métaphorique, mais avait aussi un sens plus littéral – ou vice versa. Autrement dit, le moment explosif de l’humour est celui où la classification d’une modalité de communication subit une dissolution et une re-synthèse. Le moment clé d’un mot d’esprit impose souvent l’entière réévaluation des signaux précédents, qui avaient assigné au message un mode de communication particulier (acceptation littérale ou métaphorique). Cela a parfois pour singulier effet d’attribuer un mode précisément à ces signaux mêmes qui avaient, auparavant, le statut du type logique supérieur qui classe les modes.
- La falsification des signaux d’identification des modes de communication. Dans ses relations avec autrui, l’individu peut falsifier les signaux identificateurs de modes: il affecte alors de rire, il simule l’amitié pour manipuler l’autre, il fait le coup de la confidence, il plaisante, etc. On a pu remarquer des falsifications semblables chez les autres mammifères. Chez l’homme, on est, en outre, confronté à un étrange phénomène: la falsification de tels signaux peut être inconsciente. Cela peut se produire tant dans les relations avec soi-même (le sujet se cache alors à lui-même son hostilité réelle, sous le couvert de jeux métaphoriques) que dans les relations avec autrui (falsification inconsciente de la compréhension des signaux identificateurs de modes d’autrui) I1 pourra prendre ainsi la timidité pour du mépris, etc. A vrai dire, la plupart des erreurs concernant la référence à soi-même tombent dans cette catégorie.
- L’apprentissage. À son niveau le plus élémentaire, le phénomène de l’apprentissage peut être illustré par la situation où le sujet reçoit un message et agit conformément à celui-ci: » J’ai entendu le réveil sonner et j’ai compris qu’il était l’heure de déjeuner: je me suis donc mis à table « . Dans les expériences d’apprentissage, l’expérimentateur peut souvent relever de telles séquences d’événements, qu’il considère d’habitude comme un message unique d’un type supérieur. Lorsque le chien salive entre la sonnerie et la boulette de viande, l’expérimentateur voit dans cette séquence un message indiquant ceci: » Le chien a appris que sonnerie voulait dire boulette de viande « . Mais la hiérarchie des types considérés ne s’arrête pas là. Le sujet d’expérience peut devenir encore plus habile dans sa façon d’apprendre: il peut apprendre à apprendre; et il n’est pas inconcevable que l’être humain puisse atteindre des niveaux d’apprentissage encore supérieurs.
- Les niveaux multiples d’apprentissage et la classification logique des signaux. Nous sommes ici en présence de deux groupes inséparables de phénomènes, car la capacité de manier des types multiples de signaux est elle-même l’effet d’un apprentissage et, par conséquent, l’une des fonctions des niveaux d’apprentissage multiples.
- des difficultés à attribuer le bon code de communication aux messages qu’il reçoit des autres;
- des difficultés à attribuer le bon mode de communication aux messages, verbaux ou non verbaux, qu’il émet lui-même;
- des difficultés à attribuer le bon mode de communication à ses propres pensées, sensations et perceptions.
- Les hommes meurent
- L’herbe meurt
- Les hommes sont de l’herbe
La double contrainte
Les éléments indispensables pour constituer une situation de double contrainte, telle que nous la concevons, sont les suivants:- Deux personnes ou plus. Pour les besoins de l’exposé, nous en désignerons une comme la » victime « . Nous précisons également que, suivant notre hypothèse, la double contrainte n’est pas toujours imposée par la mère seule, mais aussi bien par la mère plus le père et/ou les frères et sœurs.
- Une expérience répétée. Nous affirmons que la double contrainte est un thème récurrent dans l’expérience de la » victime « . Notre hypothèse prend en considération non pas une expérience traumatique unique, mais une expérience dont la répétitivité fait que la double contrainte revient avec régularité dans la vie de la » victime « .
- Une injonction négative primaire. Celle-ci peut prendre deux formes: » Ne fais pas ceci ou je te punirai « , » Si tu ne fais pas ceci, je te punirai « . Nous avons choisi ici un contexte d’apprentissage fondé plutôt sur l’évitement de la punition que sur la recherche de la récompense. I1 n’y a peut-être aucune raison théorique à ce choix. Nous supposons, néanmoins, que la punition peut signifier la perte de l’amour ou l’expression de la haine et de la colère, ou bien encore – et c’est là chose plus grave – cette sorte d’abandon qui survient lorsque les parents expriment leur profonde impuissance.
- Une injonction secondaire, qui contredit la première à un niveau plus abstrait tout en étant, comme elle, renforcée par la punition ou par certains signaux menaçant la survie. Cette injonction secondaire est plus difficile à décrire que la première pour deux raisons: d’abord, parce qu’elle est transmise à l’enfant par des moyens non verbaux. Attitudes, gestes, ton de la voix, actions significatives, implications cachées dans les commentaires verbaux, tous ces moyens peuvent être utilisés pour véhiculer le message plus abstrait. Ensuite, parce que l’injonction secondaire peut se heurter à l’un des éléments de l’interdiction primaire. La verbalisation de l’injonction secondaire pourra ainsi revêtir une grande variété de formes, par exemple: » Ne considère pas ça comme une punition » ; » Ne me ressens pas comme l’agent de la punition « ; » Ne te soumets pas à mes interdictions « ; » Ne pense pas à ce que tu ne dois pas faire « ; » Ne doute pas de mon amour, dont l’interdiction première est (ou n’est pas) une preuve « , etc. Cette situation connaît des variantes quand la double contrainte est exercée non pas par une personne, mais par deux. Un des parents peut ainsi contredire, à un niveau plus abstrait, les injonctions de l’autre.
- Une injonction négative tertiaire, qui interdit à la victime d’échapper à la situation. En principe, il ne serait peut-être pas nécessaire d’isoler cette injonction, puisque le renforcement (par la menace de punition) aux deux niveaux précédents comporte déjà une menace pour la survie et que, si la double contrainte survient durant l’enfance, la fuir est de toute évidence impossible. I1 semble néanmoins que, dans certains cas, fuir la situation soit rendu impossible par des stratagèmes qui ne sont pas entièrement négatifs: promesses d’amour fantasques, etc.
- Pour finir, il convient de noter qu’il n’est plus nécessaire que ces éléments se trouvent réunis au complet lorsque la » victime « , a appris à percevoir son univers sous la forme de la double contrainte. À ce stade, n’importe quel élément de la double contrainte, ou presque, suffit à provoquer panique et rage. Le modèle des injonctions contradictoires peut même être repris par des hallucinations auditives.
L’effet de la double contrainte
Dans le bouddhisme zen, le but à atteindre est l’état d’illumination. Le maître zen tente d’y amener son disciple par plusieurs moyens. Il peut, par exemple, tenir un bâton au-dessus de la tête de son élève, en lui disant, brutalement: » Si vous dites que ce bâton existe, je vous frappe avec. Si vous dites qu’il n’existe pas, je vous frappe avec. Si vous ne dites rien, je vous frappe avec. » Nous avons le sentiment que le schizophrène se trouve en permanence dans une situation similaire à celle de l’élève, à ceci près qu’il en sort plus souvent désorienté qu’illuminé. Le disciple zen peut, par exemple, se lever et arracher le bâton à son maître, lequel peut accepter sa réaction comme appropriée; alors que le schizophrène ne dispose nullement d’un tel choix, étant donné qu’il ne peut traiter avec désinvolture la relation mise en question et que, d’autre part, les intentions et l’esprit de sa mère ne sont nullement celles du maître zen. Nous supposons que, devant une situation de double contrainte, tout individu verra s’effondrer sa capacité de distinguer les types logiques. Les caractéristiques d’une telle situation sont les suivantes:- L’individu est impliqué dans une relation intense, dans laquelle il est, pour lui, d’une importance vitale de déterminer avec précision le type de message qui lui est communiqué, afin d’y répondre d’une façon appropriée.
- Il est pris dans une situation où l’autre émet deux genres de messages dont l’un contredit l’autre.
- Il est incapable de commenter les messages qui lui sont transmis, afin de reconnaître de quel type est celui auquel il doit répondre; autrement dit, il ne peut pas énoncer une proposition métacommunicative.
Une description de la situation familiale
La possibilité théorique des situations de double contrainte nous a poussés à rechercher de telles séquences de communication dans la vie du schizophrène et dans sa situation familiale. Dans ce but, nous avons étudié des enregistrements et des rapports écrits de psychothérapeutes qui ont traité intensivement de tels patients, ainsi que des enregistrements d’interviews de psychothérapie; nous avons nous-mêmes interviewé et enregistré des parents de schizophrènes, nous avons obtenu la participation de deux mères et d’un père à une psychothérapie intensive et, enfin, nous avons interrogé et enregistré des parents et des patients en les recevant ensemble. C’est à partir de tout ce matériel que nous avons conçu notre hypothèse sur le type de situations familiales qui peut engendrer la schizophrénie. Cette hypothèse n’a pas été vérifiée systématiquement; elle isole et met en évidence un ensemble relativement simple de phénomènes interactifs, sans pour autant prétendre décrire de façon exhaustive l’extraordinaire complexité d’une relation familiale. Notre théorie est que la situation familiale du schizophrène présente les caractères généraux suivants:- Un enfant, dont la mère est prise d’angoisse et s’éloigne chaque fois que l’enfant lui répond comme à une mère aimante. Cela veut dire que l’existence même de l’enfant revêt pour elle une signification particulière: son angoisse et son hostilité s’éveillent chaque fois que se présente le danger d’un contact intime avec son enfant.
- Une mère qui juge inadmissibles ses propres sentiments d’angoisse et d’hostilité envers son enfant. Elle les niera en manifestant un » comportement d’amour » ostentatoire, destiné à convaincre l’enfant de lui répondre comme à une mère aimante, et à faire en sorte qu’elle puisse s’éloigner de lui s’il n’agit pas ainsi. Un » comportement d’amour » n’implique pas nécessairement l’affection; il peut, par exemple, être encadré dans le devoir, les » bons principes « , etc.
- L’absence dans la famille de quelqu’un – un père fort et intuitif–qui puisse intervenir dans les relations entre la mère et l’enfant, et soutenir ce dernier face aux contradictions invoquées plus haut.
- a) comportement d’hostilité ou de repli à chaque tentative de l’enfant pour s’approcher d’elle;
- b) comportement simulé d’amour ou de rapprochement chaque fois que l’enfant répond à son comportement d’hostilité ou de repli (a), ce qui permet à la mère de dénier son agressivité et son manque d’intimité avec l’enfant.
Exemples empruntés au matériel clinique
L’analyse d’un incident survenu entre un schizophrène et sa mère illustre bien la situation de double contrainte. Un jeune homme qui s’était assez bien remis d’un accès aigu de schizophrénie, reçut à l’hôpital la visite de sa mère. I1 était heureux de la voir et mit spontanément le bras autour de ses épaules; or, cela provoqua en elle un raidissement. I1 retira son bras; elle demanda: » Est-ce que tu ne m’aimes plus ? « . I1 rougit, et elle continua: » Mon chéri, tu ne dois pas être aussi facilement embarrassé et effrayé par tes sentiments « . Le patient ne fut capable de rester avec elle que quelques minutes de plus; lorsqu’elle partit, il attaqua un infirmier et dut être plongé dans une baignoire. Il est évident que cette issue aurait pu être évitée si le jeune homme avait été capable de dire: » Maman, il est clair que c’est toi qui te sens mal à l’aise lorsque je te prends dans mes bras, et que tu éprouves de la difficulté à accepter un geste d’affection de ma part « . Mais, pour le patient schizophrène, cette possibilité n’existe pas: son extrême dépendance et son éducation l’empéchent de commenter le comportement » communicatif « , de sa mère, alors que, pour sa part, elle n’hésite pas à commenter le sien, le forçant d’accepter cette situation et d’affronter une série de sous-entendus compliqués, qui peuvent être décomposés comme suit:- La réaction de refus de la mère devant le geste affectueux du fils est parfaitement masquée par la condamnation qu’elle fait de son retrait à lui; en acceptant cette condamnation, le patient nie sa propre perception de la situation.
- Dans ce contexte, la question de la mère: » Est-ce que tu ne m’aimes plus? « , semble sous-entendre:
- » Je suis digne d’amour « .
- » Tu devrais m’aimer et, si tu ne le fais pas, c’est que tu es méchant ou fautif « .
- » Tu m’aimais avant, et maintenant tu ne m’aimes plus « . L’accent est ici déplacé de l’expression de l’affection du fils à son incapacité d’être affectueux. Et, dans la mesure où le patient a effectivement ainsi détesté sa mère, elle a la partie belle: le patient répond comme on l’y incite, en se culpabilisant, ce qui permet à la mère d’attaquer.
- » Ce que tu viens d’exprimer n’était pas de l’affection « . Pour accepter cette proposition, le patient doit nier tout ce que sa mère et son environnement culturel lui ont enseigné sur la façon d’exprimer son affection. I1 doit aussi remettre en question tous les moments où, avec elle ou avec d’autres, il avait cru éprouver de l’affection et où l’on semblait considérer celle-ci comme réelle. I1 fait ainsi l’expérience d’une situation dans laquelle il perd complètement pied, il est amené à douter de la fiabilité de l’ensemble de son expérience passée.
- La proposition: » Tu ne dois pas être aussi facilement embarrassé et effrayé par tes sentiments « , semble sous-entendre ceci:
- » Tu n’es pas comme moi et tu es également différent de tous les êtres normaux et gentils parce que, nous autres, nous exprimons nos sentiments « .
- » Les sentiments que tu exprimes sont bons, ce qui ne va pas c’est simplement que, toi, tu ne peux pas les assumer « .
- La patiente est le fruit d’une grossesse illégitime.
- Ce fait est lié (dans son esprit) à sa psychose actuelle.
- « Ici », est une référence à la fois au cabinet du psychiatre et à la présence sur terre de la patiente, présence pour laquelle elle devrait vouer à sa mère une éternelle reconnaissance, puisque celle-ci a péché et souffert pour la mettre au monde.
- » A dû se marier « , est une référence au mariage en catastrophe de la mère, à la réponse qu’elle a dû donner aux pressions lui enjoignant de se marier; et, corollairement, au fait que la mère a souffert de cette situation imposée et en a voulu à sa fille.
- Le patient, dans une situation de double contrainte, connaît un sentiment d’impuissance, de peur, d’exaspération et de rage; la mère peut, en toute sérénité, et dans l’incompréhension la plus totale de ce qui se passe, ignorer ces sentiments. Quant au père, ses réactions engendrent de nouvelles doubles contraintes, à moins qu’il n’étende et ne renforce celles que la mère a créées; il peut aussi se montrer passif ou indigné, mais impuissant, et se faire piéger tout comme le patient.
- La psychose apparaît, en partie, comme un moyen de s’arranger de situations de double contrainte, visant à annihiler leur effet inhibiteur et contraignant. Le psychotique révèle parfois, par des remarques vigoureuses, pleines d’astuce et le plus souvent métaphoriques, une intuition pénétrante des forces qui le paralysent. Et, par un jeu de retournement, il peut devenir lui-même assez expert dans la mise en place de situations de double contrainte.
- Selon notre théorie, le mode de communication décrit plus haut est essentiel pour la sécurité de la mère et, du même coup, pour l’homéostasie familiale. S’il en est ainsi, quand la psychothérapie permet au patient d’être moins vulnérable aux tentatives de contrôle de sa mère, celle-ci connaît alors des moments d’angoisse. De même, toute tentative du thérapeute pour interpréter à la mère la dynamique de la situation qu’elle instaure avec le patient suscitera, chez elle, de l’angoisse. Il nous semble également que, lorsqu’il y a des contacts prolongés entre le patient et sa famille (surtout dans le cas où le patient vit chez lui durant la thérapie), il se produit des perturbations (souvent graves) chez la mère, parfois même aussi chez le père et les autres enfants 1.
Théories actuelles et perspectives
De nombreux auteurs ont avancé l’idée que la schizophrénie serait une maladie radicalement différente de toutes les autres formes de pensée et de comportement humain. Tout en convenant qu’elle constitue un phénomène isolable, nous pensons que mettre ainsi l’accent sur les différences qui la séparent du comportement » normal « , est une démarche stérile, du même ordre que l’effrayante ségrégation physique imposée aux psychotiques. Pour notre part, nous estimons que la schizophrénie suppose certains principes généraux, qui sont importants pour toute communication, et qu’il existe donc des ressemblances substantielles entre la communication schizophrénique et la communication dite » normale « . Nous nous sommes particulièrement intéressés aux types de communication qui impliquent à la fois une signification affective et la nécessité de distinguer entre différents ordres de messages: ainsi le jeu, l’humour, les rites, la poésie, la fiction. Nous avons surtout fait une étude approfondie du jeu et, plus particulièrement, du jeu chez les animaux. C’est là une situation exemplaire quant au surgissement des métamessages. En effet, si ceux-ci ne sont pas correctement interprétés, tout accord entre les joueurs est anéanti: une mauvaise interprétation peut, par exemple, faire facilement dégénérer le jeu en combat. L’humour–objet constant de nos recherches est assez proche du jeu: il suppose des glissements brusques dans les types logiques, ainsi qu’un repérage de ces glissements. Les rites sont un domaine où sont effectuées des attributions de type logique – réelles ou littérales – inhabituelles, que l’on défend avec la même énergie que le schizophrène défend la » réalité « , de ses hallucinations. La poésie, pour sa part, est un exemple du pouvoir de communication de la métaphore–et même, de métaphores tout à fait inhabituelles– quand elle est répertoriée comme telle grâce à certains signes, et contraste avec l’obscurité des métaphores non répertoriées du schizophrène. Quant au champ entier de la communication littéraire, si nous définissons celle-ci comme narration et description d’une série d’événements se donnant comme plus ou moins réels, elle concerne au plus haut point la recherche sur la schizophrénie. Ce n’est pas tant l’interprétation du contenu d’une fiction littéraire qui nous importe – encore que l’analyse des thèmes d’oralité et de destruction soit très éclairante pour l’étude de la schizophrénie – que les problèmes formels liés à l’existence simultanée de niveaux multiples de messages dans la présentation fictionnelle de la » réalité « . Le théâtre est particulièrement intéressant de ce point de vue, puisque les acteurs, tout comme les spectateurs, répondent à des messages touchant à la fois à la réalité théâtrale et à la réalité » réelle « ! L’étude de l’hypnose nous semble, en ce sens, également importante. En effet, un grand nombre de phénomènes qui sont considérés comme des symptômes de schizophrénie – hallucinations, fantasmagories, altérations de la personnalité, amnésies, etc. – peuvent être temporairement provoqués chez le sujet normal par l’hypnose. Point n’est besoin de les susciter directement, comme phénomènes spécifiques: ils peuvent être la conséquence » spontanée » d’une séquence de communication préparée à cette fin. Ainsi, Erickson peut faire naître une hallucination en provoquant d’abord chez le sujet une catalepsie de la main droite, et en lui disant ensuite: » I1 n’y a aucun moyen pensable pour que votre main bouge, et cependant, lorsque je donnerai le signal, il faudra qu’elle bouge « . Autrement dit, il déclare au sujet que sa main restera immobile, mais que néanmoins elle bougera, et cela d’une manière que le sujet ne peut consciemment concevoir. Quand Erickson donne le signal, le sujet hallucine le mouvement de sa main, ou encore il s’hallucine lui-même ailleurs et, par conséquent, capable de bouger la main. Cette utilisation de l’hallucination pour résoudre le problème des ordres contradictoires qu’on ne peut discuter, nous semble illustrer la résolution, par glissement dans les types logiques, des situations de double contrainte. Les réponses hypnotiques à des affirmations ou à des suggestions directes opèrent, elles aussi, des glissements dans les types logiques; ainsi, lorsque les mots: » Voici un verre d’eau « , ou » Vous êtes fatigué « , sont pris pour une réalité externe ou interne; ou lorsque le sujet, tout à fait comme le schizophrène, donne des réponses littérales à des propos métaphoriques. Nous espérons qu’une étude plus poussée, conduite en situation expérimentale et contrôlable, de la suggestion hypnotique, des phénomènes qu’elle entraîne et de la volonté de réveil, nous permettra d’affiner notre compréhension des séquences de communication essentielles qui produisent des phénomènes comme ceux de la schizophrénie. Une autre expérience faite par Erickson, cette fois-ci sans utilisation spécifique de l’hypnose, semble également isoler une séquence de communication comportant une double contrainte. Erickson organisa un séminaire, et s’arrangea pour avoir à ses côtés un jeune homme qui était un très grand fumeur et qui n’avait pas de cigarettes sur lui; il avait dit aux autres participants ce qu’ils avaient à faire. Tout était mis en place pour qu’Erickson se retourne tout le temps vers le fumeur en lui proposant une cigarette et soit constamment interrompu par une question. De la sorte, il se détournait, retirant » par inadvertance « , le paquet de cigarettes hors de portée du jeune homme. Un autre participant, quelque temps après, demanda à ce dernier si le Dr Erickson lui avait donné une cigarette. » Quelle cigarette ? » répondit le sujet, montrant clairement qu’il avait oublié toute la séquence; et il refusa même la cigarette que lui proposait quelqu’un d’autre, prétendant qu’il était trop intéressé par la discussion pour fumer. Ce jeune homme nous semble dans une situation expérimentale comparable à celle du schizophrène pris dans une double contrainte avec sa mère: une relation importante, des messages contradictoires (ici, le don et le retrait du don), et l’impossibilité de tout commentaire – parce qu’un séminaire est en train de se dérouler et que, de toute façon, tout s’est passé » par inadvertance « . Remarquons que l’issue elle-même est semblable: amnésie pour la séquence de double contrainte, et renversement de la proposition » Il ne m’en a pas donné » en » Je n’en veux pas « . Bien que nous ayons été amenés à explorer tous ces domaines connexes, le principal objet de notre étude a été la schizophrénie elle-même. Nous avons tous travaillé avec des patients schizophrènes, et la plus grande partie du matériel clinique a été enregistrée pour en permettre une étude ultérieure plus détaillée. De surcroît, nous enregistrons des entrevues avec des patients accompagnés de leur famille, et nous filmons des mères accompagnées de leurs enfants perturbés, probablement des préschizophrènes. Nous espérons que toutes ces recherches fourniront des preuves claires de la double contrainte continuellement réitérée à laquelle, selon notre hypothèse, sont soumis, depuis leur plus tendre enfance, ceux qui deviendront schizophrènes. Dans cet exposé, nous avons surtout insisté sur cette situation familiale de base, ainsi que sur les caractéristiques communicationnelles que présente manifestement la schizophrénie. Nous espérons cependant que nos concepts, ainsi qu’une partie du matériel, seront utiles pour des travaux ultérieurs portant sur d’autres problèmes posés par la schizophrénie, tels que la diversité des autres symptômes, la nature de 1′ » état d’adaptation » qui précède le moment où la schizophrénie se manifeste et, enfin, la nature et les circonstances de l’effondrement psychotique.Implications thérapeutiques de cette hypothèse
La psychothérapie elle-même est un contexte de communications à plusieurs niveaux, qui implique l’exploration des frontières ambiguës séparant le littéral du métaphorique, ou la réalité du fantasme; de fait, diverses formes de jeu, de théâtre et d’hypnose ont été intensivement appliquées en thérapie. Nous nous sommes intéressés de près à la thérapie et, outre notre propre matériel, nous avons rassemblé et examiné des enregistrements, des comptes rendus intégraux de séance, et des notes personnelles appartenant à plusieurs de nos confrères. Nous avons toujours préféré les enregistrements en direct, car nous pensons que la façon dont un schizophrène parle dépend grandement, même si cela n’est pas toujours évident, de la façon dont on lui parle; or, il est très difficile d’apprécier ce qui s’est vraiment produit au cours d’une entrevue thérapeutique si l’on n’en a qu’une description, et surtout si cette description est déjà retranscrite en termes théoriques. Cela étant, nous ne sommes pas encore prêts à traiter exhaustivement des relations entre la double contrainte et la psychothérapie. Nous nous limiterons ici à quelques remarques générales et à quelques spéculations. Dans l’état présent de nos recherches, nous ne pouvons dire que ceci:- Des situations de double contrainte sont créées dans et par le cadre même de la psychothérapie et du milieu hospitalier. De ce point de vue, nous sommes amenés à nous interroger sur les effets de la » bienveillance » médicale sur le schizophrène. Dans la mesure où les hôpitaux existent dans l’intérêt du personnel, tout autant (sinon plus) que dans celui des patients, il y aura parfois des contradictions dans les séquences où des actions sont accomplies » par bienveillance » à l’égard des patients quand, en fait, elles visent à accroître le bien-être du personnel. Nous estimons que, chaque fois qu’on organisera le système dans l’intérêt de l’hôpital, tout en déclarant au patient qu’on agit dans son intérêt, on perpétuera une situation schizophrénogène. Ce genre de supercherie amènera le patient à y répondre comme à une situation de double contrainte, et sa réponse sera » schizophrénique « , c’est-à-dire qu’elle sera indirecte, et que le patient sera incapable de commenter le fait qu’il se sent trompé. Une anecdote, heureusement amusante, illustre bien ce genre de réponse. Sur la porte du cabinet d’un médecin » bienveillant » et dévoué, responsable d’une salle d’hôpital, on pouvait lire: » Bureau du docteur. Frappez, s’il vous plaît « . Le médecin fut d’abord amusé, et finalement dut capituler, devant la constance d’un patient obéissant qui frappait consciencieusement chaque fois qu’il passait devant la porte.
- La compréhension de la double contrainte et des problèmes de communication qu’elle comporte amènera peut-être des innovations dans la technique thérapeutique. Nous ne pouvons dire avec précision ce que seront ces innovations, mais nos recherches nous permettent déjà d’affirmer que des situations de double contrainte interviennent de façon prégnante au cours de la thérapie. Elles se produisent parfois par simple inadvertance, quand le thérapeute impose à son patient une double contrainte semblable à celle que celui-ci a déjà vécue, ou quand c’est le patient lui-même qui soumet le thérapeute à une telle situation. Dans d’autres cas, il peut arriver que, de façon délibérée ou intuitive, ce soit le thérapeute qui impose des doubles contraintes à son patient, ce qui oblige ce dernier à y répondre différemment que par le passé.



