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ELEMENTS HISTORIQUES Maryvonne Virot-Ballay
I - DE LA MAGIE À LHYPNOSE Beaucoup de pratiques, quaujourdhui nous regroupons sous les noms de suggestion et dhypnose, étaient connues par les magiciens et les sorciers depuis laube de lhumanité. En médecine des âmes, Cardano (1557) très influent en son temps, savant universel, mathématicien, astrologue et chiromancien, est peut-être le premier à avoir découvert laction curative de la suggestion. En effet, il était trop critique pour croire que ses succès tenaient uniquement aux médicaments quil employait. On peut le regarder comme un précurseur immédiat de Mesmer et de sa suggestion. Paracelse (1493-1541) précurseur de la médecine densemble, adversaire de la chasse aux sorcières, pense la personnalité humaine comme la réunion déléments spirituels et matériels, qui sont étroitement reliés à lâme. Les maladies de lesprit viennent du dedans et non par des influences extérieures. Elles peuvent comme toutes les maladies, être guéries par une médecine appropriée. En 1550, Jean Wier, lui aussi ennemi acharné de la chasse aux sorcières, envisagea la maladie psychique comme cause de la prétendue sorcellerie, mettant en lumière les causes naturelles des "signes denchantement". Felix Platter (1536-1614) abandonne également les explications démoniaques et use de paroles rassurantes ainsi que de quelques purges pour lutter contre les troubles psychiques des patients. Dautres inventèrent une sorte de médecine de choc utilisant eau glacée ou chaise tournante, créant une interruption momentanée de la continuité du vécu mais, à vrai dire, il sagissait là datteindre le symptôme du mal et non ses causes. On note cependant que, dès cette époque, on tente une explication psychologique des maladies du corps, se dégageant des interprétations purement organiques. Déjà, Ernst Stahl (1660-1734) professeur de médecine à Inéa, puis à Hall enseignait la puissance active de lâme dans le processus de la vie, anticipant de deux cents ans une idée essentielle de Freud. Mais sa théorie psychosomatique a peu daudience. Il faut noter qua cette époque, les causes physiques de presque toutes les maladies restent inconnues. Avec le développement scientifique, la découverte des causes des affections corporelles fut mise à jour, tous les médecins chercheurs sérieux se retrouvèrent du côté de cette médecine purement organique, on assista alors à une séparation entre les maladies à base corporelle et les maladies à base psychique. La folie est isolée, enfermée au même titre que la délinquance, la pauvreté... A partir du XVIè siècle, les médecins se dissocient des théologiens. Les démons séloignent, remplacés par le concept dimagination. On renonce au "mal" pour rencontrer la "maladie". Léglise exerce alors une puissante emprise sur les classes moyennes et inférieures. Pendant toute la durée du moyen âge, la suggestion présente une connotation démoniaque, entachée de sorcellerie et denvoûtement Cette connotation péjorative persistera jusquà la fin du XIXè siècle et ce nest quen 1860 avec le nouveau dictionnaire de POITEVIN que lon verra apparaître les premières définitions non systématiquement négatives. Mais lEurope subit linfluence dune nouvelle philosophie, les Lumières, qui proclame la primauté de la raison sur lignorance, la superstition et la tradition aveugle. "La chute de Gassner ouvrait la voie à des méthodes thérapeutiques indépendantes de la religion et conformes aux exigences de lépoque des Lumières.1" II - LHYPNOSE DES TEMPS CLASSIQUES Voici dans quel climat nous arrivons en cette fin des années 1770, des perspectives de troubles psychiques influant sur le corps alimentent déjà la pensée de certains médecins. Nous allons tenter maintenant de retrouver le cheminement parcouru par lhypnose - même sil sest dabord agit de phénomènes "hypnotiques" - cheminement qui va évoluer en parallèle de ces appréhensions des troubles psychiques. Lhistoire du phénomène hypnotique pourrait commencer dès lantiquité avec lusage, par des prêtres égyptiens de certains états de conscience particuliers, mais il est plus habituel de faire remonter lhistoire scientifique de lhypnose avec larrivée de Anton Mesmer (1734-1815) en 1778 à Paris. A) LE MAGNETISME : MESMER "Franz Anton Mesmer est incontestablement le premier moderne et linitiateur du mouvement historique densemble. Son importance inséparable de son souci de trouver un étayage "scientifique" à sa pratique -le magnétisme de Newton-, souci doublé dun désir de reconnaissance sociale qui accompagne lofficialisation et lexpansion de pratiques jusque-là restées occultes 2". La méthode Le célèbre magnétiseur commença sa carrière en employant des aimants quil faisait glisser sur le corps de ses patients. Puis, il remplaça cette induction* par les bases magnétiques consistant en des attouchements alternativement légers et appuyés de certaines zones privilégiées du corps. Cette stimulation patiente déclenchait une crise convulsive aux vertus thérapeutiques selon Mesmer. Bientôt, il saperçut que ses succès ne dépendaient pas de lemploi de laimant, mais tenaient plutôt à sa personne. Le fluide devait appartenir à la nature des vivants et, dès lors, Mesmer parle de "magnétisme animal". Il compléta son intervention par lintroduction dun baquet rempli de plusieurs dizaines de litres deau "magnétisée" qui permettait des séances collectives, laissant de côté laimant. Du baquet sortaient des tiges métalliques au bout desquelles étaient accrochées des ficelles. Les patients sinstallaient autour de ce meuble et saisissaient un bout de ficelle. Mesmer et ses assistants passaient autour deux pour effectuer leur travail de magnétiseur. Il sagissait de séances collectives qui se déroulaient au son dun orchestre de chambre constituant un élément inducteur de transe* supplémentaire. Mesmer provoque des faits sensationnels : convulsions, guérisons, sommeil artificiel. Les séances se répètent à intervalles rapprochés, quelquefois plusieurs par jour, la durée prolongée de la cure, bien que variable est de plusieurs jours à plusieurs mois. La dimension du groupe participe par linfluence respective des sujets à linduction des phénomènes observés. Lintensité de la relation est indéniable "Pour être en mesure de guérir, dit Mesmer, il faut dabord établir une relation étroite avec son malade, cest à dire, en quelque sorte, "se mettre en harmonie avec lui 3". Nous remarquons limportance du malade, témoin indispensable de laction thérapeutique, attaché au médecin comme à son ombre, en relation étroite avec lui. Le malade est ainsi lobjet de ladmiration et de létonnement de son entourage, il fait cadeau de ses symptômes à Mesmer, qui opère dans un climat particulier, moyennant quoi il est mis en valeur dune façon démesurée. Le fluide Mesmer publiera en 1766 son "Mémoire sur la découverte du magnétisme animal". Le système de Mesmer peut se résumer
en quatre grands principes fondamentaux : Le corps est rattaché au cosmos, tout baigne dans un fluide organique. Il est convaincu de pouvoir guérir le mal par le mal, mais aussi dêtre porteur dun fluide mystérieux. Laimant vient remobiliser le fluide, remettre en transit. Ce fluide qui circule entre les différents membres du groupe et entre les magnétiseurs et le groupe se trouve, grâce à la concrétisation du baquet, rendu visible et perceptible. Par cette matérialisation, il potentialise son efficacité, devient appréhendable, étayé par la sensorialité dont témoignent les crises et aussi rendu utilisable et contrôlable. "le baquet serait une sorte de symbole concrétisé des processus psychiques, canalisant les projections de processus psychiques et ouvrant des voies de décharge. Là est peut-être lessentiel de son effet thérapeutique.4" Lanimation externe vient comme une invitation à la décharge du trop de fluide, trop de libido immobilisée en lui. En fils des Lumières, Mesmer avait besoin dune explication rationnelle et rejetait toute théorie à caractère mystique qui jusque là faisait le lit des troubles à soigner. Mais son fluide universel a fait rideau à toute psychologie du sujet. Notons que la psychologie est alors quasi inexistante à lépoque, ce pourquoi il se tourne vers la physique, sappuyant sur des analogies fournies par les découvertes du moment sur lélectricité. Cependant il évoque lexistence dun "sens interne", dun organe psychique, quil maintient au dehors dans son baquet, creuset de lefficacité du magnétisme. Il se considère comme un savant prolongeant les recherches de Newton. "Cest le caractère magnétique de son fluide, avec sa capacité de rendre compte autant de lattraction que de la répulsion des humains entre eux. Il y a là, dans une force unique, un double mouvement : de la haine à lamour, de lapprentissage à la rivalité 5". Quant à sa théorie des crises, elle semble trouver sa source dans les fameuses crises que Gassner utilisait, y voyant la preuve de la possession. "La crise suscitée par le baquet nétait probablement rien dautre quun accès de "vapeur", on peut dire que ces crises étaient une abréaction de cette névrose à la mode, sous leffet dune thérapeutique suggestive que son auteur considérait comme une application rationnelle des découvertes les plus récentes de la physique 6". La théorie Mesmerienne sur le magnétisme animal fait lobjet de bien des controverses quillustrent les nombreux pamphlets publiés à lépoque. Elle est alors présentée par Deslon qui conclue à lexistence dun fluide magnétique, sans toutefois rejeter la possibilité deffets thérapeutiques dus à "limagination", "lattouchement", et "limitation". Devenir En 1784, Mesmer a atteint son apogée, il est célèbre et jalousé, mais il na pas réussi à faire admettre ses idées et le magnétisme nest pas reconnu comme science dans le champ de la médecine. Par sa personnalité mégalomaniaque et ses revendications pour préserver secret laspect mystérieux de sa pratique, il dessert le magnétisme. La libération des passions, où lénergie libérée cathartiquement inquiète les autorités scientifiques et morales de lépoque. Cette décharge chaotique est menaçante. Il est condamné une première fois en 1784 par lAcadémie des Sciences, on dira de ses traitements quils ne peuvent avoir que des effets funestes, puis une seconde fois par lAcadémie Royale de Médecine qui tire les mêmes conclusions. Pendant le XIXè siècle les écrits sur le magnétisme regorgent dhistoires assez extraordinaires, étranges, farfelues, ce qui fut sans aucun doute lune des principales causes de lopposition des milieux scientifiques. Laction psychothérapique ne sappuie pas sur la Raison, mais sur la dimension donnée aux passions et au maniement de laffectivité. Ainsi, "la décadence du magnétisme se préparait par ses exagérations mêmes.7" dont celle de son initiateur. Il resta dans lerreur jusquà la fin de sa vie sur la nature exacte de sa découverte. Laction fluidique restera pour lui la seule résultante dun courant matériel et non dune action psychologique. Cest la faillite de Mesmer qui se retire en Suisse où il meurt en 1815. Cest bien à lui que revient "la première tentative pour intégrer dans la science les méthodes thérapeutique par les forces inconscientes avec sa théorie dun fluide physique quil appelait le "magnétisme animal 8". Mesmer apparaît aujourdhui surtout comme un des précurseurs des magnétiseurs modernes, et non pas des "hypnotiseurs". Par les pouvoirs mystérieux, quil entretient, "Mesmer est plus proche des anciens magiciens que des psychothérapeutes du XXè siècle. Sa victoire sur Gassner rappelle davantage une lutte entre chamans rivaux de lAlaska quune controverse moderne entre psychiatres décoles différentes ". Néanmoins, "sa doctrine contenait en germe certains principes fondamentaux de la psychiatrie moderne 9". - Les phénomènes de somnambulisme provoqué
cest à dire de lhypnose et de la suggestion, Les temps nétaient probablement pas murs, il est certain que la démarche scientifique par laquelle on abordera les faits psychiques un siècle plus tard sera radicalement différente.
Ses disciples modifièrent profondément ses procédés thérapeutiques. Les diverses commissions chargées détudier le magnétisme animal sont sceptiques, et pour pouvoir seffectuer librement, la décharge va devoir en même temps être canalisée et localisée, faute de quoi, labréaction ne sera pas la remise en circulation du "fluide", mais une "vidange", une "débauche". Armand de Puységur Le magnétisme qui semblait condamné va continuer avec un de ses disciples Armand De Puységur (1751-1825) dans les années 1784. Il découvre le sommeil magnétique qui va donner une nouvelle direction au mouvement. Il fait une découverte importante : il observe que le contact nest pas nécessaire et il obtient des "crises" en effectuant des passes à distance du corps du sujet. "Le marquis a tenté des cures magnétiques dans son domaine sur des paysans et des bergers. Lun deux, au lieu de tomber dans la crise attendue avec spasmes et sueurs, sendort paisiblement. Quand le marquis le secoue et veut léveiller, il ne séveille pas, mais se met, comme un somnambule, à parler dans un langage plus choisi que de coutume, et à obéir automatiquement aux commandements.10" Les crises sont inutiles et il déclenche chez la plupart de ses sujets un état de sommeil profond quil nomme le "somnambulisme artificiel". La crise na plus cet aspect convulsif, et de "débauche" mais sapparente davantage à la transe hypnotique. Puységur évite même de produire ces convulsions et conseille dêtre aussi peu inductif que possible. Avec lui, le somnambulisme devient un état où le sujet est lucide et capable de tout voir et de tout entendre. Le somnambulisme artificiel se caractérise avant tout par la restriction de la décharge motrice. Cest aussi un état dobéissance passive avec la persistance de la conscience. Cest dans cette immobilisation du corps que de nouvelles voies de décharge vont être canalisées. "La remise en mouvement des fluides, dans la crise cathartique opère ainsi par des canaux privilégiés dans le somnambulisme artificiel 11". La "crise" somnambulique, grâce à la restriction de la motricité (catalepsie*), permettra quune nouvelle conscience prenne naissance. La restriction de la communication extérieure entraîne une plus grande disponibilité interne. Limmobilisation du corps fournit le nouveau dispositif qui va contraindre le frayage de nouvelles voies de décharge. La "crise" de Mesmer est remplacée par le somnambulisme de Puységur. Dans le somnambulisme, la décharge opère sur un mode hallucinatoire attribué au "sixième sens" de Deleuze. Le fluide reste perceptible en fonction des vertus de cette capacité interne. Les processus psychiques se matérialisent dans la vision, la prédiction. Lappareil psychique devient un "appareil optique". La vision devient un agent diagnostic et thérapeutique dautrui car bientôt le magnétiseur, par son état proche du somnambule, va participer à ce savoir visionnaire. Pour Deleuze, "le magnétiseur est le miroir neutre mais sympathique de lautre". Le somnambulisme se caractérise donc aussi par lapparition de diverses facultés dépassant les capacités naturelles du sujet, la lucidité thérapeutique, linstinct des remèdes, la capacité de divination du déroulement des maladies. Mais ces comportements "merveilleux" qui dans la possession dénotaient lapparition du surnaturel, deviennent soudain inhérents à la nature profonde de lindividu : le magnétisme ne fait que dévoiler linfinie richesse de cette nature. De Puységur témoigne dun autre aspect de lesprit des Lumières, à savoir son orientation philanthropique, sa volonté de mettre les découvertes scientifiques et leurs bienfaits à la disposition de tous les hommes, au lieu de les réserver à quelques privilégiés qui pouvaient sen offrir le luxe. "Cest le premier et le grand utilisateur du somnambulisme artificiel, linventeur de son utilisation thérapeutique.12 ". Dès lors cest une nouvelle orientation qui est donnée au magnétisme en abandonnant lidée du fluide au profit de la relation magnétiseur-magnétisé. Le rôle des phénomènes de dépendance et de croyance est étudié et la suggestion est alors mise en avant. "Il comprit que le véritable agent de la guérison était la volonté du guérisseur 13". Et cest aussi du côté du guérisseur quil place leffort pour maintenir une inhibition suffisante des décharges motrices et de la sensorialité extéroceptive; dans de la relation intersubjective qui en permet le maintien. Le véritable agent curatif est donc devenu la volonté du magnétiseur. De Puységur fonde cette conviction sur diverses expériences : les suggestions à distances (ou post-hypnotiques*), la communication sans parole etc... "Une seule manière de magnétiser toujours utilement, cest de vouloir fortement et constamment lavantage de son malade, et de ne jamais changer, ni varier la direction de sa volonté ". Il définit la relation soignant-soigné en se plaçant sur un plan moral. En 1824, Deleuze va codifier les techniques et préciser les indications "Je crois que jai la puissance dactionner le principe vital de mes semblables ; je veux en faire usage ; voilà toute ma science et mes moyens. Croyez et veuillez, Messieurs, vous ferez autant que moi. 14 " Limprécision de la nosographie est une des raisons de laspect universel des résultats thérapeutiques obtenus. On rapporte dans les guérisons : troubles digestifs, rhumatismes, fièvres, céphalées, hystérie, langueur... Il sagit comme on le voit de troubles où le facteur "psychosomatique" est parfois prépondérant. Il cite aussi la disparition de taies, fréquemment repris par les guérisseurs, la guérison dune hernie... En fait le critère qui mérite dêtre retenu est limpression subjective de mieux-être que les malades affirment ressentir et où il est difficile de faire la part des complaisances. Nous noterons cependant que le courant du somnambulisme ne tardera pas à se scinder en deux courants : lun thérapeutique, qui se limite délibérément à lexploitation de la lucidité et de linstinct thérapeutique, lautre, spiritualiste, qui reprend intégralement à son compte lensemble des manifestations mentales de la surnature; à savoir, le fait que le possédé peut réaliser un certain nombre dactes qui ne peuvent sexpliquer que par la présence dune puissance surnaturelle au sein du sujet (glossolalie, connaissance de lavenir, retour dans le passé, connaissances techniques jamais apprises...) Par cette scission, le courant scientifique voyant dans lhypnose, non plus un moyen daccès au surnaturel, mais la manifestation exclusive du psychisme humain et de ses capacités, se prolongera tout au long du XIXè siècle. De Faria Cest en 1813, un siècle plus tard, avec le prêtre portugais lAbbé J.C de Faria, que le magnétisme va poursuivre son évolution. Des notions et des méthodes nouvelles vont être introduites dans létude du magnétisme. De Faria récuse lidée dun fluide extérieur en abandonnant le baquet ou ses formes dérivées, mais il nabandonne pas pour autant la matérialité puisquil travaille autour du fameux arbre de Busancy. Il inscrit dans le concept "dintuition pure" la place dun sujet psychique transcendantal, avec le principe de vie intérieure. Cest dans une forme interne du baquet quil rend compte des aspects somatiques. "Cest dans lappareil circulatoire et nerveux quil trouve le jeux des ramifications internes. Le baquet, la circulation interne son fluide sest dédoublé en un appareil dâme et de figuration et "un baquet corporel 15". Le concentrateur nest plus lopérateur du somnambulisme, il nest plus doté du pouvoir magnétique particulier, "il nest plus que celui qui aide le somnambule potentiel, par sa présence, ses mots, à développer des potentialités à lui méconnues 16". Il se retire au dehors, et ne se voit plus lui-même capable de visualisation suprasensorielle. Ainsi il va pouvoir penser sa capacité dinfluence, sa capacité à utiliser lillusion. Il sagit, non dinfluence magnétique, mais de suggestion verbale. Il interprète le somnambulisme comme une aliénation partielle des perceptions sensibles et une restriction de la liberté intérieur, accroissant la réceptivité du sujet aux commandements de celui quil appelle le concentrateur. Il est en effet le premier à penser que le sommeil magnétique dépend essentiellement du sujet et non du magnétiseur. Il débarrasse de ses artifices magiques externes et cest la magie du verbe qui sintroduit il tente aussi de rendre compte des rêves visions et de leur potentiel thérapeutique. Il va en effet apporter un intérêt tout particulier à la suggestion verbale et aux suggestions post-hypnotiques. Il marque également par sa technique dinduction qui se rapproche de certaines méthodes modernes dites "rapides". La concentration de De Faria met en route un processus que nous aurons loccasion de retrouver. Pour lui, le magnétisme nexiste pas, les histoires de baquets ne sont quillusion et cet espèce de sommeil est tout simplement commun à toute la nature humaine par les songes. La transe est pour lui le produit de deux facteurs : la fascination du sujet pour lopérateur et la force de persuasion de lopérateur lui-même. Il va créer un cours formant ainsi le premier noyau dhypnotiseurs. Les autres... Parmi ses élèves on note un certain Martorel, chirurgien dentiste qui effectue les soins douloureux sur des patients magnétisés. Le baron du Potet qui cultive le côté spectacle du somnambulisme, pratique son art dans les grands hôpitaux parisiens où déminants professionnels font appel à lui (il exporte la technique). Il réalise ainsi des dizaines dopérations chirurgicales. Le Journal du magnétisme (1845 à 1861) relance le Mesmerisme et excite la fureur des ennemis naturels. Avec ce foisonnement dexpériences, une nouvelle commission de lAcadémie Royale de médecine est nommée en 1825. Le docteur Husson va établir un rapport, reflet de six années de travail et conclut reconnaître en 1831 : la réalité du somnambulisme. Il montre que les passes et les attouchements ne sont pas nécessaires pour obtenir cet état, et que souvent la fixation de lattention et la suggestion suffisent. Une valeur thérapeutique est concédée au Mesmerisme. Cependant plusieurs phénomènes paranormaux ( lecture les yeux clos, diagnostic à distance) condamnent sans appel le magnétisme malgré des qualités positives du rapport et amènent une nouvelle fois à la négation de lexistence du magnétisme animal et de létat de somnambulisme. Lintérêt pour lhypnose se développe en Allemagne où le mesmerisme est reconnu dès 1816 dans les universités de Berlin et de Bonn. En Angleterre, le Mesmerisme se heurte à une résistance opiniâtre de la part de la Royal and Chirurguical Society. Parallèlement, John Elliotson, professeur de chirurgie à Londres introduit, suite aux conférences de du Potet, la technique thérapeutique à lhôpital. Il publie en 1843 le compte rendu de nombreuses interventions pratiquées sur des sujets en état de sommeil magnétique, élargissant ainsi le champ dapplication du Mesmerisme au domaine de lanesthésie. De même, James Esdaille chirurgien écossais à Calcutta intervient sur de nombreuses interventions homologuées scientifiquement, réalisées avec le seul recours à lanesthésie "Mesmerienne". Un chirurgien James Braid en 1841, entreprend détablir des bases scientifiques de la compréhension du phénomène. Il contribue de façon plus pénétrante à la psychothérapie suggestive. Il réfute définitivement la théorie fluidique et dégage lhypnose des accessoires mystiques et magnétiques. Ce serait selon lui, le résultat de lassociation dune cause physique : concentration sur un point, et dune cause psychique prédominante : le monoidéisme. Il développe sa technique dinduction, le Braidisme, consistant en la fixation dun objet brillant et la concentration sur une seule idée. Il rejoint ici de Faria sur la notion de concentration, processus psychologique et développe une explication neurologique : fatigue des muscles de loeil qui diminue la sensibilité des nerfs optiques, plus une fatigue générale qui impose le sommeil. Le premier stade est un état se rapprochant au maximum de labstraction sensorielle, qui ne sert quà préparer le second, qui fera intervenir la suggestion. Cest lidéoplastie cest à dire cet état où peut agir lidée suggérée dans un but thérapeutique. Cette application de lhypnose en chirurgie est interrompue en plein essor, en 1846, par la découverte de lether et du chloroforme. De ce fait, toutes les recherches des mécanismes de contrôle de la douleur sont avortées malgré une technique éprouvée et de nombreux résultats probants. Braid aura pris le soin de définir ce sommeil nerveux quil va nommer lhypnotisme du grec "hypnos" -sommeil-. Ceci permettra le retour, sous le nom dhypnotisme, du magnétisme éjecté des hôpitaux suite au rapport Dubois. Il recommande lhypnose surtout pour les traitements des affections fonctionnelles et nerveuses, spasmes, convulsions, mais aussi du rhumatisme où les contractions musculaires sont importantes. La polémique sengage sur la nature de lhypnose, dès le commencement, entre les partisans de la théorie fluidique, et les "animistes" qui ne souhaitent y voir quun phénomène psychologique. "Dès le début, la relation particulière qui sétablit entre le magnétiseur et le sujet magnétisé fut lobjet détonnement, et dinterminables spéculations 17".Dès les mesmeriens, le sujet magnétisé, se désintéresse de tout ce qui ne concerne pas le magnétiseur et ne perçoit le monde extérieur que par son intermédiaire. Les effets de ce rapport se prolongent au-delà du sommeil proprement dit, linfluence de lhypnose sur la vie consciente normale étant fournie par lamnésie post-hypnotique et la suggestion post-hypnotique (décrite dès 1787). Les procédés pour mettre en place létat second se modifient ainsi que les justifications théoriques. Les moyens de provoquer le sommeil mesmerien où lhypnose va des techniques de passes aux techniques de fascination puis, ce sont les fixations dobjet ou de point lumineux, voire, du regard du magnétiseur, méthode popularisée par Braid. De Faria y adjoint la technique verbale. Les premiers saperçurent très tôt que lhypnose requérait également dautres conditions : sujet à laise, rassuré, détendu. Limportance de ces manifestations est indéniable du point de vue médical et philosophique, et létude du somnambulisme provoqué, signalé depuis plus dun siècle, est toujours repoussée sans examen par la science officielle. Cest Charcot qui va tenter dapporter une étude scientifique de ces phénomènes psychologiques délicats. C ) HYPNOSE MAGNETIQUE : CHARCOT Cest après une représentation dhypnose de music-hall que Jean-martin Charcot (1825-1893) perçoit lintérêt de cette technique et décide de létudier dans son service : Cest la naissance de lEcole de la Salpétrière. En 1878, Charcot sintéresse aux phénomènes hypnotiques et expose une étude systématique dans plusieurs ouvrages ainsi quau cours des fameuses présentations en public de la Salpétrière. La présentation quil en fait est rigoureusement descriptive et dépouillée de toute trace de magnétisme animal. Nous pouvons cependant remarquer que Charcot utilisait à des fins spécifiquement thérapeutiques plutôt la metallothérapie, dérivée lointaine du magnétisme de laimant. Il décrira trois phases : léthargie* - catalepsie - somnambulisme provoqués, avec des moyens artificiels, combinaisons des modifications élémentaires de la conduite. Avec Charcot ce sont les facteurs physiologiques qui vont être avancés : lhypnose est considérée comme un état pathologique, une névrose hystérique artificielle très comparable à lattaque dhystérie, elle ne peut être thérapeutique. Létat hypnotique ne peut être provoqué que chez des sujets prédisposés par des troubles cérébraux spécifiques. Le rapport est étroit entre hystérie et hypnose. Lhystérie est la condition "sine qua non" pour provoquer chez le sujet un sommeil artificiel ou hypnose. Telles sont les notions présentées par Charcot à lAcadémie des sciences en février 1882 et qui donnent une nouvelle dignité à lhypnose. Charcot relance ainsi dinnombrables travaux, croyant cette étude bien loin du magnétisme. A son tour lhypnose est létat nécessaire à laccomplissement des suggestions. Les trois termes "hystérie" "hypnose" et "suggestion" se conditionnent lun lautre et lon pourrait représenter schématiquement ce système par une pyramide à trois étages qui aurait à la base lhystérie, puis au-dessus lhypnose et au sommet la suggestion. Lhystérie est complètement rabattue sur lhypnose. Ces études commencent toutefois à aborder prudemment les applications pratiques au traitement des maladies, les bons effets du grand hypnotisme particulièrement pour les névroses. Lhypnose comme instrument de recherche Mais cest surtout pour Charcot un outil de recherche. En effet, les tendances nosographiques systématisées, leffort constant de somatisation, de descriptions précises de signes objectifs, contrôlables, le fonctionnement neuro-psychologique, sont autant de sens de recherche qui contribuent à létude des névroses et plus particulièrement de lhystérie en lien directe avec lhypnose. Pour un neurologiste, lexamen des symptômes était celui des modifications de létat musculaire, des mouvements réflexes, et à la rigueur des diverses sensibilités. Avec ses collaborateurs, Richet et Bourneville il crée "le grand hypnotisme". Il est entouré dune cour délèves inconditionnels de ses conceptions qui préparent les malades pour quils répondent de façon adaptée à ses attentes. Ce qui laisse planer un certain scepticisme quant à ses observations. On prit conscience des erreurs techniques qui avaient entaché ses études sur les névroses, et on remarqua que la symptomatologie de ses malades devait beaucoup à la suggestion, sinon même aux manipulations de ses élèves. Cet enseignement aurait pénétré à la Salpétrière avec Husson et Dupotet, qui venaient faire des expériences dans les services, parfois à linsue des chefs de services, selon P. Janet. Le grand hypnotisme serait donc antérieur à Charcot, et aurait existé dans le magnétisme animal. Ce grand hypnotisme fut néanmoins le creuset de lélaboration de théorisations dune nouvelle psychopathologie des névroses. D ) HYPNOSE SUGGESTIVE : LIEBAULT, BERNHEIM Liébault Vers la fin du XIXè siècle, les travaux de Richet, élève de Charcot, attirent à nouveau lattention du monde savant sur lhypnose. En 1860, dans la région de Nancy, un médecin Ambroise Liebault (1823-1904), va venir à une pratique médicale moins classique suite à la lecture dun article relatant lintervention chirurgicale dun malade hypnotisé par Broca, dans "La gazette des hôpitaux". Cette lecture réveille son intérêt pour ce magnétisme qui est devenu lhypnose et il va la pratiquer quotidiennement auprès de ses patients. Liebault va débarrasser le fluide de ses matérialisations corporelles pour lui donner un statut spécifiquement psychique : lattention. Il va mettre en évidence limportance des fixations historiques. "Le baquet prend une nouvelle forme, cest le baquet dhistoires 18". Pour Liébault, il existe un rapport énergétique régulé par lhistoire. Lhistoire profilée chez Puységur navait quune valeur secondaire, lhistoire propre fournissait du matériel perceptif, des traces de mémoire utilisées pour la figuration elle navait pas de rôle essentiel. Avec Liébault lhistoire passée va devenir le vecteur des fixations de lattention, lorigine causale de la maladie. "Lhistoire est structurée dans une temporalité et le temps devient le nouveau champ où se met en mouvement lattention19". Il fera de la suggestion verbale le facteur le plus important pour la création de létat hypnotique et tentera danalyser et de théoriser ce qui est sous-jacent à la suggestion, cest à dire les mouvements dinvestissements et de dévinvestissements qui animent le psychisme. Il utilise préférentiellement la suggestion directe, avec force et autorité, dans laquelle le message véhiculé est explicite et amène directement la réponse espérée. Cependant "lidée est suggérée et sa réalisation dépend de la volonté de lindividu qui garde son libre arbitre 20" Sa pratique qui sapproche de la méthode de Faria va intégrer des suggestions verbales à des fins thérapeutiques. Elle dépasse les limites de sa campagne et Bernheim décide de rencontrer Liébault. Il est convaincu par cette méthode thérapeutique. Il demande alors à Liébault de le rejoindre à Nancy où ils créent lEcole de Nancy. Lhypnose est alors réintroduite dans lhôpital universitaire. Bernheim Bernheim, qui comprend les choses dune toute autre manière, va donc abandonner les vieilles techniques : le magnétisme, la fixation du regard sur un seul objet, et pour hypnotiser, il va utiliser la suggestion verbale. Il ne cherche pas à caractériser létat dans lequel il met ses sujets, mais soriente plutôt vers la description des procédés quil emploie pour les transformer et les résultats quil obtient. Sa méthode consiste à commander le sommeil, comme De Faria, et quand létat hypnotique est obtenu, il détermine par laffirmation verbale léxécution de toutes les suggestions positives, négatives, et post-hypnotiques, décrites par les premiers hypnotiseurs. De ses travaux : De la suggestion dans létat hypnotique et dans létat de veille (1884) puis De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique (1886) va se dégager un vif succès tout en se démarquant des théories précédentes : Il substitue à la notion de suggestibilité* par le sommeil, celle de suggestibilité normale à létat de veille. La tendance à lautomatisme dont fait preuve un sujet hypnotisé "nest que lexagération dune potentialité qua le sujet normal à létat de veille 21", non seulement pour des mouvements simples (habillage), mais pour des conduites plus élaborées (pianiste). Bernheim nobserve pas les trois phases de lhypnotisme décrites par Charcot, mais dénonce les conditions dans lesquelles, lidée du phénomène hypnotique sest introduite par voie de suggestion dans le cerveau des patientes de la Salpétrière. Bernheim pense que les patients de la Salpétrière agissent par complaisance, par imitation : il sagirait dune "hypnose de culture", résultat de suggestions maladroites et dun dressage involontaire... Il présente le phénomène de suggestion comme différent des états magnétiques de Mesmer, différent des états hypnotiques de Braid et différent du sommeil provoqué de Liébault. La suggestion La suggestibilité découle de propriétés physiologiques du cerveau mises en oeuvre à létat de veille : à savoir laptitude à transformer une idée (une suggestion), en acte. Guérir, cest avant tout suggestionner, selon la loi de lidéodynamisme, où les idées peuvent devenir sensations, images, mouvements et entraîner à laction. Pour Bernheim, lhypnose nest pas lapanage dune névropathie quelconque, en particulier lhystérie, comme le pensait Charcot, cest un état de sommeil, de suggestibilité imposée, provoqué par la suggestion. Lorientation au réel et le sens critique sont affaiblis et les suggestions acquièrent une force particulière. Tous les phénomènes sont donc psychologiques. "Il ny a pas dhypnotisme, il ny a que de la suggestibilité", "létat hypnotique nest pas autre chose que ce sommeil déterminé par suggestion" et le sommeil nest plus indispensable à lapparition de ces phénomènes hypnotiques. Il accroît certes la suggestibilité car il augmente la faculté de "créditivité* naturelle" : disposition à lobéissance, à limitation, à la croyance. Chez certaines personnes, ces facultés naturelles sont plus développées, le contrôle intellectuel na pas le temps de se produire. La suggestibilité est une disposition qui apparaît même à létat de veille et la méthode est appelée psychothérapie. Bernheim rejette les théories "magnétiques". Le fluide mesmerien nexiste pas, il na aucune réalité matérielle. Ce ne sont pas les manoeuvres ou passes qui endorment le sujet, mais lidée du sommeil imprimée avec force dans son esprit. De la sorte, il renverse la pyramide de Charcot, cest la suggestion qui est à la base de tout, cest un fait psychologique normal, "cest lacte par lequel une idée est introduite dans lesprit et acceptée par celui-ci.22". La suggestion est donc bien au point de départ de la conception de Bernheim qui rattache les divers accidents hystériques à des auto-suggestions. En utilisant le pouvoir de la suggestion, les collaborateurs de Bernheim, Beauvais et Liégeois cherchent à mettre en évidence sa puissance et à en déterminer les limites les plus reculées. Ce sont les expériences sur la vésication par suggestion, qui vont tenter davancer sur la question : est-ce que la suggestion est capable de déterminer des phénomènes physiologiques anormaux que la volonté seule ne serait pas capable de faire apparaître ? La psychothérapie Il met en évidence, à sa façon, avec la notion de suggestion, la séparation de la neurologie et du fait psychique. Loption de Bernheim est non seulement thérapeutique, lhypnose peut, sinon guérir, du moins soigner toutes les maladies, cest la prééminence de la psychogénèse sur lorganogénèse. La psychothérapie reconnue par Bernheim peut être pratiquée ouvertement par les médecins. Cest pour lui, "un ensemble de moyens psychiques visant à guérir ou à soulager, et possédant leurs indications et leurs contre-indications 23 ". Tout sujet, bien-portant ou malade, est susceptible dêtre hypnotisé. Avec plusieurs collaborateurs, Bernheim va utiliser pour le traitement dun grand nombre de maladies cette suggestion qui se révélait si puissante. Mais la différence entre lhypnose et la psychothérapie cest que "la première nest quune minime partie de la seconde 24 " selon lui. Il est de fait que jusquen 1910, toutes deux seront le plus souvent confondues. Lhypnose est un instrument de soins, mais beaucoup de médecins de lépoque simaginent que la suggestion thérapeutique consiste simplement à endormir le malade et à lui affirmer la guérison... "il ne faut pas se contenter dintroduire lidée dans le cerveau; il faut obtenir progressivement une coopération active du malade, et pour cela, les procédés multiples doivent être adaptés à lindividualité psychique et à la nature de la maladie dont le mécanisme générateur nest pas le même pour tous 25" Cet instrument de soins et ses techniques de traitement, finalement, Bernheim leur accorde une importance relative car dit-il "les pratiques ne sont rien, la foi est tout" et "la foi, cest à dire la créditivité, est inhérente à lesprit humain. Cest limagination humaine qui fait les miracles" Le pouvoir de guérir passe délibérément du coté du patient. Plus tard, on assiste avec Bernheim à une assimilation de lhypnose et de la suggestibilité dans laquelle lhypnose va perdre de sa réalité. Il finira par perdre tout son crédit par son trop de véhémence à propos de la suggestion : "Elle écrase et obture les développements du psychisme plus quelle ne les ouvre 26". Elle peut amener une personne à commettre un acte criminel.
E ) SYNTHESE Avec ce voyage rapide dans le temps, nous voyons se dégager lévolution progressive des différents éléments qui ont contribué à lémergence du concept de psychothérapie et de lhypnose. Nous avons observé la force mystérieuse de laimant qui peut tirer du corps la maladie, remettre en mouvement le fluide, déchargeant ainsi le corps de ses surplus énergétiques. Puis le pouvoir du magnétisme animal, dont la pratique suppose cette croyance du magnétiseur en son pouvoir, son fluide personnel, le somnambulisme artificiel qui vient réencadrer le fluide libéré dans la crise convulsive et extrêmement influençable par la suggestion. Lhypnotiseur va dans tous les cas diminuer le nombre des stimuli afférents, et par là-même dans un phénomène dattention, inciter à la concentration. Les méthodes dinduction découlent dune conception donnant à la volonté et à lénergie biologique de lhypnotiseur un rôle principal et la transe se manifeste par un summum de passivité, ne permettant quun minimum doptions thérapeutiques. Nous pouvons noter que dans le rapport intervient un intermédiaire physique : le baquet pour Mesmer, ou larbre magnétisé pour Puységur. Le type de lien qui unit le magnétiseur et le patient est particulièrement intense, étroit. Le magnétiseur est captivé par son malade. Cest aussi, parce que le concentrateur ne se pensera plus comme principe magnétique, quil va pouvoir penser sa capacité dinfluence, sa capacité à utiliser lillusion. Linfluence magnétique va laisser la place à la force de la suggestion verbale ou non verbale. Le sujet va être plus actif, présentant "une infinie richesse dans sa nature", et enfin libre face à la suggestion. Le fluide va rester perceptible en vertu du sixième sens de Deuleuze, une capacité "interne", capable dans un état particulier de rendre visible ce qui ne lest pas. "Lanimisme commence à pouvoir se réfléchir comme capacité à matérialiser le fluide et, partant, les processus psychiques.27" Les processus psychologiques et neurologiques se dégagent et lhypnose apparaît vraiment en tant que méthode scientifique. Cest une hypnothérapie se limitant à la suggestion directe. On peut peut-être reconnaître au magnétisme animal davoir joué le rôle dintermédiaire entre les traitements magiques et les thérapeutiques psychologiques. Dès le début du magnétisme animal avait commencé une querelle célèbre, celle des fluidistes et des animistes. Les premiers voulaient expliquer les changements dans létat du sujet par laction physique du fluide émané du magnétiseur, les seconds soutenaient que tout dépendait des modifications opérées dans les phénomènes psychologiques du sujet. Lhypnotisme adopte vis à vis de ces phénomènes une attitude plus scientifique cherchant à éliminer le merveilleux, locculte, dans lequel se complaît le magnétisme, faisant appel, pour expliquer les faits à des lois psychologiques au lieu de faire appel à des forces empruntées au monde physique ou physiologique. Bertrand parle du somnambulisme artificiel en terme dimagination, les travaux de Faria, de Braid nont fait que préciser cette conception et cette interprétation psychologique. Cest une explication mettant en scène la faculté dimagination de lhomme : lhypnose est avant tout un état de suggestibilité accrue. Comme dans le rêve, dans le sommeil naturel, elle accroît lactivité de limagination et rend lhomme plus accessible à la suggestion. De 1882 à 1892, cest lâge dor de lhypnose qui revient en force par le biais de la querelle des deux Ecoles. En 1889, cest le premier congrès international dhypnotisme expérimental et thérapeutique de Paris, suivi en 1890 dun second congrès. Il faut se représenter limpact et la notoriété de ces congrès qui drainent les plus grands scientifiques de toute lEurope et des Amériques, un nombre impressionnant de publications sont diffusées, lhypnose suscite alors un intérêt indéniable. A son heure de gloire, lhypnotisme dépasse ses compétences thérapeutiques pour sintroduire du côté du pédagogique avec Fouillé et Binet, et de la morale avec Delboeuf. Les études du début XIXè cherchaient à obtenir un résultat thérapeutique : la suggestion à peine née était immédiatement appliquée au traitement des maladies. Les hypnotiseurs semblent, du moins au début, être plus prudents : ils ne prétendent pas guérir toutes les maladies possibles et leurs observations montrent quils tentent de traiter surtout des affections "nerveuses". Liébault témoigne par lhistoire dune longue pratique médicale des bons effets que lon peut obtenir par lapplication persévérante de la suggestion hypnotique. III - LES TRANSITIONS A) LA FIN DE LA QUERELLE DES ECOLES La lutte est âpre pendant plus de vingt ans, la renommée de Charcot répondant aux résultats de Bernheim. La théorie somatique de Charcot est abandonnée et la querelle des deux Ecoles sachève par la "victoire" de lEcole de Nancy et de la suggestion, reconnue à létranger. Cependant la mort de Charcot en 1893, une certaine méfiance à lencontre des praticiens de lhypnose, lassociation hypnose et hystérie, et labandon par ses disciples de cette technique, amènent un désintérêt général qui va sinstaller en France. Quest-ce que lEcole de Nancy mettait à la place de la doctrine présentée par Charcot, qui présentait enfin le magnétisme animal dans le cadre de la physiologie et du progrès scientifique ? Des affirmations à propos de la suggestion, peut-être difficilement discutables et compréhensibles sans entrer dans la psychologie, guère en honneur à lEcole de Médecine, car trop confuse entre philosophie et morale. Cette impossibilité de définir la suggestion entraîne le déclin des deux Ecoles. B) FREUD Sa pratique de lhypnose Freud (1856 -1939) est âgé de vingt-neuf ans (1885) lorsquil va en stage chez Charcot où il se nourrit des réflexions de la polémique et des violentes controverses qui opposent les deux écoles de la Salpétrière et de Nancy. Son séjour à Paris auprès de Charcot, doctobre 1885 à février 1886, va le déterminer à envisager une étiologie psychologique de lhystérie, et le fait glisser de lunivers de la recherche à celui de la clinique. A Nancy, il étudia avec Bernheim limportance de la suggestion dans les traitements sous hypnose. Il oscille constamment entre les deux écoles, mais ses incertitudes quant à la nature de lhypnose ne lempêchent pas pendant les années 1887 à 1889 de recourir à lhypnotisme seul, comme procédé psychothérapique. "A Paris javais vu quon se servait sans aucune réserve de lhypnose comme dune méthode propre à créer et à supprimer des symptômes chez les malades. Puis nous parvint la nouvelle quavait été crée à Nancy une école qui utilisait à des fins thérapeutiques la suggestion avec ou sans hypnose, et ce à une grande échelle et avec un succès particulier. Il arriva ainsi tout naturellement que pendant les premières années de mon activité médicale, et compte tenu des méthodes psychothérapeutiques plutôt occasionnelles et non systématiques, la suggestion hypnotique devint mon principal instrument de travail.28". Il considère létat hypnotique comme un sommeil de la conscience durant lequel le sujet demeure paradoxalement éveillé. Il utilise alors la psychothérapie suggestive de Bernheim. Dans le troisième cas des Études sur lhystérie, il remplaça lhypnose par une technique de concentration. Pour aider à cette concentration, permettant à la malade Miss Lucy R. de se remémorer tout ce qui pouvait expliquer lorigine de son symptôme, Freud utilisait la "suggestion" quil accompagnait dune pression sur le front de la patiente pour en accroître lefficacité. Il pensait alors lhypnose comme un outil privilégié pour faire revenir les souvenirs. Puis il supprima le contact physique et lattitude directive. Cest le récit des expériences de son ami Joseph Breuer concernant le traitement dune patiente Anna O. qui permis à Freud dapprocher en collaboration avec ce dernier la méthode "cathartique". Elle consiste en une décharge daffects grâce à la reviviscence démois refoulés permettant de remonter à lorigine des troubles et dobtenir une disparition des symptômes. Anna O., sous hypnose revivait les émotions traumatiques responsables de maladies, elle parvenait à trouver en elle-même leur origine ou leur explication. "A létat normal, elle ne savait rien de ces scènes pathogènes et de leur rapport avec ses symptômes. Elle les avait oubliées ou ne les mettait pas en relation avec sa maladie. Lorsquon lhypnotisait, il fallait faire de grands efforts pour lui remettre ces scènes en mémoire, et cest ce travail de réminiscence qui supprimait les symptômes.29" La méthode de catharsis permettait à Breuer de faire disparaître les symptômes en sefforçant de faire accéder à la conscience certains souvenirs retenus. Lhypnose catarthique permettait de formuler les hallucinations visuelles, de mettre en mots les restes et résidus de la symbolisation, lencadrement fourni par le cadre et la présence de lhypnotiseur actualisant une potentialité de lappareil psychique. Lhypnose se révélait nécessaire "... puisque seuls les états hypnotiques lui permettait (la patiente) de se rappeler les événements pathogènes qui lui échappaient à létat normal 30", une hypnose "profonde" facilitait lexpression de ces souvenirs. Il abandonna bientôt la catharsis et remplaça cette technique par lévocation libre des souvenirs : la libre-association, "qui consiste à exprimer sans discrimination toutes les pensées qui viennent à lesprit, soit à partir dun élément donné, soit de façon spontanée 31", et qui fut le point de départ dune nouvelle technique de thérapie, la psychanalyse. Nous pouvons lire ce paragraphe dans lInterprétation des rêves écrit en 1900 : " La méthode exige une certaine préparation du malade. Il faut obtenir de lui à la fois une plus grande attention à ses perceptions psychiques et la suppression de la critique, qui ordinairement passe au crible les idées qui surgissent dans la conscience. Pour quil puisse observer et se recueillir, il est bon de le mettre dans une position de repos, les yeux fermés ; pour quil élimine toute critique, il est indispensable de faire des recommandations formelles. On lui explique que le succès de la psychanalyse en dépend : il faut quil fasse attention, il faut quil observe et communique tout ce qui lui vient à lesprit. (...) Comme on le voit, il sagit en somme de reconstituer un état psychique qui présente une analogie avec létat intermédiaire entre la veille et le sommeil et sans doute aussi avec létat hypnotique au point de vue de la répartition de lénergie psychique (de lattention mobile). Les représentations non voulues qui surgissent se transforment en image visuelles et auditives." Lhypnose comme ouverture sur les processus psychiques Freud malgré un goût de locculte recherche dans lirrationnel une rationalité cachée, déguisée quil tente de reconstruire. Cest un homme de sciences, avec un souci de rigueur de réflexion et de cohérence. En 1889, à Nancy pour parfaire sa technique auprès de Liebault et Bernheim, il se sent convaincu de la réalité du phénomène hypnotique et de son intérêt pour la compréhension des processus psychiques en tant que révélateur dune activité psychique inconsciente échappant à la maîtrise de légo : "jen ramenai, dit-il, les impressions les plus prégnantes de la possibilité de processus psychiques puissants 32". En effet, sil a dressé une barrière entre les deux écoles, il a toujours reconnu sa dette vis-à-vis de lhypnose au sujet de ses recherches sur linconscient. Comment admettre, en effet, quune patiente exécute une suggestion post-hypnotique oubliée sans admettre lefficience dune pensée non-consciente. Cest à cette période, lémergence de notions fondamentales pour la psychanalyse telles que les vertus de la catharsis, et du phénomène de transfert. Lhypnose va ainsi contribuer à lélaboration de deux notions essentielles : le transfert et le refoulement. Dans Études sur lhystérie le concept du transfert apparaît pour la première fois, il éclaire la nature du nouveau lien thérapeutique et démystifie le caractère "magique" des liens hypnotiques fondés sur la suggestion. "Nous pourrions dire que la relation hypnotique est, si vous me permettez lexpression, une formation de groupe à deux... Lhypnose se distingue dune formation collective par la limitation en nombre comme elle se distingue de létat amoureux par labscence de traits directement sexuels. En ce sens, elle occupe une position intermédiaire entre les deux 33". Freud reprendra la notion dhypnose, comme une notion à étudier et non plus comme un outil: "les déficiences du procédé ne devaient m apparaître que plus tard 34 ". Dans Psychologie des foules et analyse du Moi (1921) Freud élabore une explication psychanalytique pour théoriser lhypnose : il rapproche lhypnose de létat amoureux et de la foule : "On fait preuve à légard de lhypnotiseur de la même humilité, de la même soumission, du même abandon, de la même absence critique quà légard de la personne aimée ; on constate le même renoncement à linitiative personnelle ; nul doute que lhypnotiseur nait pris la place de lidéal du Moi". Doù le fait que le Moi éprouve comme dans un rêve tout ce que lhypnotiseur exige et affirme, et quil considère une perception comme réelle lorsque lhypnotiseur la suggère. Mais à lopposition de létat amoureux, labsence complète des tendances à buts sexuels, contribue à assurer lextrême pureté des phénomènes. Le sujet sous hypnose a conscience quil sagit dun jeu, dune reproduction inexacte, dune situation dune importance vitale. Cest ainsi que lhypnotiseur éveille chez le sujet une partie de son héritage archaïque, qui sest déjà manifestée dans lattitude à légard des parents et surtout dans lidée quon se faisait du père : celle dune personnalité toute puissante et dangereuse à légard de laquelle on ne pouvait que renoncer complètement à sa propre volonté. Cest la référence à la horde primitive qui se profile. Lhypnose comme "paralysie de la volonté" est due au transfert qui induisait le report sur lhypnotiseur dune attitude régressive de soumission et dobéissance absolues, caractéristique de la petite enfance. Lhypnotiseur intervient par le biais dune restriction sensorielle, motrice et idéatoire. Mais sa position constitue aussi implicitement un appel à une relation archaïque transférentielle : linduction est ainsi un mouvement régressif dont la spécificité résiderait dans le maintien dune relation privilégiée avec lhypnotiseur. Cest par amour que le patient sidentifierait à lhypnotiseur pour Freud, le fondement du rapport à lobjet étant la libido et non la suggestion. Lénigme de la relation hypnotique est levée en révélant le lien libidinal exprimé dans la suggestion. Toutefois Freud exprime encore sa difficulté à comprendre lhypnose qui se présente avec un caractère mystique. Lère prospère du somnambulisme caricature les états de dissociation, et Charcot ne la conceptualise pas davantage, sinon en reléguant lhypnose au rang de symptôme dune pathologie propre aux "déséquilibrés". Cette dissociation, en lien avec les observations sur lamnésie, est un des éléments clés autour duquel sarticule sa théorie psychodynamique. Freud va observer lémergence dun contenu psychique inconnu pendant les transes hypnotiques, ce qui lamène à poser la question de linconscient. Les émotions avaient été refoulées et stockées dans linconscient puis converties en symptômes somatiques. En état de transe hypnotique le contenu inconscient pouvait resurgir. Si à lépoque "cathartique" la notion dinconscient nest pas encore clairement mise en évidence, mais plutôt une sorte de division de la conscience, cest cinquante ans plus tard, en 1832 que Freud expliquera un des aspects de la conduite de ce traitement, la relation transférentielle qui unissait Anna O. au docteur Breuer, puis grâce à léclairement du cas Dora. Les études sur lhypnotisme avaient donc attiré lattention sur les possibilités dactes et de pensées inconscientes et cest à Freud que revient le mérite dêtre devenu lexplorateur de linconscient. "dun point de vue théorique comme dun point de vue thérapeutique, la psychanalyse gère un héritage quelle a reçu de lhypnotisme 35". Labandon de loutil Labandon progressif de lhypnose par Freud doit être situé historiquement dans le contexte du climat psychiatrique de lépoque et sassocie à lélaboration théorique de la psychanalyse, dont les découvertes ultérieures ont permis dinfluencer la thérapie hypnotique et mené à la possibilité dune hypno analyse. Freud annonce "je naimais pas lhypnose, cest un procédé incertain et qui a quelque chose de mystique 36". Freud a toujours considéré lhypnose sous laspect dune relation interpersonnelle, il lui reproche plusieurs points : - La difficulté à hypnotiser tous les
malades, dont son épisode avec Anna O. "malgré
tous mes efforts, je ne pouvais mettre en état dhypnose
quune petite partie de mes malades" dit-il, et il essaya
donc dopérer la résurgence des souvenirs oubliés,
en laissant les malades dans leur état normal. Les effets
de lhypnose ne sont ni dosables, ni contrôlables. Il est insatisfait des succès thérapeutiques de la catharsis, fondée sur lhypnose, qui savèraient non durables. Il est de plus heurté par le traitement par la suggestion directe qui, selon lui, acquière son caractère par la production dun transfert. Ce transfert, lien affectif, est majoré dans lhypnose : lhypnotiseur peut se retrouver piégé, objet damour là où il se croyait au laboratoire. Freud abandonnera lhypnose avant de formuler sa théorie du transfert. En 1892, il commence à mettre en place la méthode des associations libres. Il fit obligation aux malades de renoncer à toute réflexion consciente et de sabandonner, dans une concentration paisible, à la poursuite de leurs idées spontanées. La méthode sera épurée de tout élément suggestif ou hypnotique jusquà son abandon définitif de lhypnose en 1896. Mais avec le rejet de lhypnose, cest le rejet de la pratique suggestive qui sopère. Tout dans la technique analytique vise à éliminer la suggestion cette "conviction qui nest basée ni sur la perception, ni sur le raisonnement mais sur un lien érotique 38". Car derrière elle se cache lénigme de la suggestion. Le mot hypnose prend des connotations mystérieuses, inquiétantes. Pour lui, la seule remémoration de situations traumatiques ne pouvait produire une amélioration, ou cure de la névrose ou des troubles du patient, cétait là une fausse hypothèse et une thérapie pour être efficace, nécessitait une perlaboration, un reconditionnement de longue durée, une modification des défenses et la levée des résistances. Le changement pour se maintenir ne devait pas être simplement un phénomène de suggestion, mais se baser sur une restructuration, sur une réorganisation des investissements énergétiques. Le processus de la guérison est attribué à lanalyse du transfert, à son interprétation symbolique par la voie de la parole et du dialogue. Cependant, dans un texte dintroduction au Congrès de Budapest, tenu en 1918, que lon trouve dans le recueil intitulé "De la technique psychanalytique", il écrit : "...lapplication sur une large échelle de notre thérapie nous forcera à allier avec souplesse lor pur de lanalyse et le cuivre de la suggestion directe." ... Il renonça donc à utiliser lauxiliaire technique de lhypnose, mais conserva lidée dun usage possible de la suggestion. C) PIERRE JANET Dans cette période de déclin de lhypnose en France Pierre Janet (1859-1947), philosophe et médecin, est le seul chercheur à continuer létude de la pratique de lhypnose et de la suggestion. Il se positionne de façon intermédiaire entre les deux écoles rivales. Sil sagit bien pour lui dun état de conscience différent de celui de létat de veille, il est néanmoins convaincu, contrairement à lopinion de Charcot, que lhypnose est un instrument très efficace dans la psychothérapie. Par conséquent on ne sétonnera pas quil lait pratiquée tout au long de sa vie professionnelle, indifférent au discrédit dans lequel celle-ci avait sombré. Le rétrécissement du champ de la conscience Ses travaux lui permettent de jeter le fondement dun concept original qui voit dans létat hypnotique labaissement du niveau verbal lors dune suppression du contrôle personnel, entraînant conséquemment une diminution notable du sens critique qui permet limplantation de la suggestion et sa transformation en action et croyance. La manifestation fondamentale est pour lui le rétrécissement du champ de la conscience autour de la personne de lhypnotiseur. Et si la notion de concentration a pu déjà se montrer comme un élément commun selon les différents auteurs, cest sous un jour différent que Janet va nous la présenter. Elle est une condition de lhypnose pour de Faria et pour Liébault et elle devient une conséquence de lhypnose pour Janet. Mais la valeur logique ou morale dune action ne change pas sa nature au point de vue psychologique. La suggestion se présente comme la provocation dune impulsion à la place de la réalisation réfléchie. Cette notion de "rapport" sest imposée au début du XIXè mais jusque là, ni Charcot, ni Bernheim ny attachèrent beaucoup dimportance. Cest à la suite des premières expériences de Janet sur Léonie quun regain dintérêt apparut. A partir de sa conception de lhystérie, quil considère comme la conséquence dun clivage, dune dissociation de la conscience, il affirme que lhypnose provoque artificiellement un processus analogue, ainsi il explique les phénomène hypnotiques comme la catalepsie, lanesthésie, lamnésie post-hypnotique. Lhypnose serait pour lui, le résultat dune conscience secondaire dissociée, ou double conscience. Cest à dire dans la formation dun groupe de souvenirs et dactivités inconscientes qui sapproprient temporairement le flot de la conscience. En émettant cette hypothèse, il rejoignait les travaux naissants de Freud sur linconscient. Une forme dautomatisme Ce sont deux niveaux de comportements qui sont distingués : celui de la volonté, de leffort, et celui de lactivité réflexe. Janet considère lhypnose comme une forme dautomatisme où serait aboli le premier niveau et où sinstallerait un comportement réflexe complètement dissocié du conscient. Lhypnose est supposée abolir la volonté doù lapparence automatique dun type de comportement ressemblant à laction réflexe et qui est dissociée du conscient. Il souligne limportance dun moi fort, permettant la synthèse des différentes impressions perçues en "sensations". Ce moi autorise un cloisonnement entre les pensées subconscientes et les pensées conscientes. Pour Janet, le somnambulisme spontané se distingue du somnambulisme artificiel en ce sens que ce dernier est dirigé, il reste sous la stricte dépendance dun homme, le magnétiseur. Lattention exclusive de lhypnotisé pour lhypnotiseur est "lélectivité" sur laquelle il insistera tant. Ce qui en dautres termes souligne de nouveau cette forme dattachement dont auraient parlé déjà certains magnétiseurs, Puységur et Deleuze notamment. La suggestion quil entend comme un phénomène particulier, insiste également sur le pouvoir exercé par un individu sur un autre, avec la perte du libre arbitre que cela implique. En 1919, il voit dans la suggestion linfluence dun individu sur un autre, et cela sans la médiation du consentement volontaire. Cest "une réaction particulière à certaines perceptions, cette réaction consiste dans lactivation plus ou moins complète de la tendance évoquée sans que cette activation soit complétée par la collaboration du reste de la personnalité 39". La suggestion rentre dans le groupe des actions automatiques et des actions subconscientes selon Janet. On a cru au début que la suggestion avait un pouvoir considérable et en quelque-sorte surhumain, dépassant de beaucoup celui de la volonté normale, point de départ des études sur les suggestions de vésications et les suggestions criminelles. Malheureusement la science nest parvenue à aucune conclusion nette à ces propos et en 1923, il dira "La suggestion ne semble pas déterminer des actes ou des modifications corporelles et mentales supérieures à celle que la volonté normale peut dordinaire réaliser 40" Pour P. Janet, les actes automatiques accomplis, en dehors dune entière réflexion des patients, présentent néanmoins des intérêts. Dans lexercice automatique de la fonction perçue par le sujet, un élément est capable de mobiliser la tension psychologique et de faire grandir le pouvoir de la volonté cest la constatation du succès. "Lhypnotisme ne peut-il pas rendre des services humbles (...) cest un changement de lesprit, de létat de conscience du malade (...) or un changement de ce genre au milieu de ces états névropathiques indéfiniment prolongés, quand lesprit humain simmobilise dans de dangereuses habitudes ne peut être que très utile 41". "Linfluence de lhypnotiseur est précisément le moyen qui nous permet de rendre ces malades raisonnables : loin de la craindre, il faut la souhaiter la plus forte possible quand la maladie est grave". Nous sommes loin dun appel involontaire et inconscient aux pouvoirs de la pensée comme les traitements miraculeux. Il sagit dune utilisation consciente et voulue dun fait psychologique déterminé. Loeuvre de Pierre Janet est gigantesque, et si elle est boudée par les milieux scientifiques en France, il nen est pas ainsi aux Etats Unis. Morton Prince, en particulier ne cache pas la dette quil doit à son collègue français. P. Janet laisse des écrits considérables comportant un ensemble de connaissances sur lhypnose tout à fait surprenant. CONCLUSION Tout au long du XIXè siècle, le courant didées issu du magnétisme se prolongera avec des fortunes variées. Des cycles dintérêt vif, alternant avec des périodes apparentes doubli porteront le combat se poursuivant entre ses partisans et ses adversaires. Il en sera ainsi jusquen 1893, la coupure épistémologique entre hypnose et analyse, établie par Freud, radicalisée par ses successeurs, rejettera lhypnose et la suggestion saccordant mal en effet avec la théorie psychanalytique naissante, qui dominera le champ de la thérapie psychiatrique pendant la première moitié du XXè siècle. Lévolution constante de lappréhension du phénomène hypnotique a opéré à plusieurs niveaux : mode dinduction, expression du phénomène, dynamique de la relation. Nous avons pu constater certaines manifestations cliniques : somnambulisme, catalepsie, dissociation de la personnalité et vers la fin du siècle, un intérêt qui sest concentré de plus en plus sur lhystérie. Elle sest alors imposée comme carrefour obligatoire entre le corps et lesprit, entre une mèdecine descriptive et une approche "psychologique" du trouble organique. Le magnétisme est issu historiquement de lancienne pratique de lexorcisme. Le fluide intégralement contenu dans le baquet, va transmettre son principe actif dans un au-dehors avec Faria. La toute puissance nest quillusion, et le sujet est abusé par sa sensorialité. Le rapport apparaît comme phénomène central du magnétisme et du somnambulisme. Bernheim comprit admirablement que lhypnotisme était un phénomène mental et que ces problèmes étaient des problèmes psychologiques. Freud va progressivement se fier à la seule parole du patient qui doit alors narrer et non revivre des représentations du passé. La psychanalyse va introduire la distance avec le thérapeute, distance qui savère la problématique de ce traitement par affect qui seffectue par laction directe de lautre. Le travail de Freud répond à une demande, à un problème, celui entre autre bien particulier de la relation patient thérapeute. Il fallait cependant entrer dans un autre langage pour discuter de ces choses là, dans une autre science, la psychologie. La pratique de lhypnose a permis dappréhender
des phénomènes essentiels à la connaissance
de linconscient.
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